Par Jeanna Occhiogrosso,
Head of Learner & Trainer Experience at Learnlight
1 247 jours. C’est la durée pendant laquelle un ancien collègue a réussi à maintenir sa pratique sur une application populaire d’apprentissage des langues. Chaque jour, il recevait des notifications, des récompenses ludiques et des petits personnages colorés pour l’encourager. L’application lui répétait qu’il excellait, et les indicateurs d’engagement étaient au plus haut. Puis un jour, il est entré dans une réunion professionnelle dans la langue qu’il apprenait et a réalisé une vérité inconfortable : il était incapable de réellement communiquer.
J’ai vu ce scénario se répéter pendant des années, d’abord comme professeure de langues, puis comme cheffe de produit spécialisée dans la communication en entreprise.
Et ce que j’ai compris, c’est que le problème ne vient pas des apprenants. Le vrai problème, c’est qu’on a fini par confondre le sentiment de réussite avec la réussite elle-même.
Le piège de la gamification
Les applications de langues sont devenues expertes dans l’art de vous faire revenir chaque jour. Elles sont conçues comme des jeux, parce que c’est ce qui stimule les utilisateurs actifs au quotidien. Points, séries, niveaux débloqués et notifications journalières : tout est pensé pour créer une habitude.
Au bout de six mois, on a sincèrement l’impression d’avoir accompli quelque chose. On y a consacré du temps et des efforts. On a reçu une avalanche de récompenses positives qui nous disent à quel point on progresse. On se sent imbattable.
Mais dans les faits, qu’a-t-on vraiment appris ? À mémoriser des phrases. Vous savez dire « Je suis une femme » en espagnol. Vous pouvez commander un café, à condition que votre interlocuteur réponde exactement comme l’application vous l’a appris. Dès que la conversation sort du scénario prévu, vous êtes bloqué.
Transposons maintenant cela dans un contexte professionnel.
Ce qu’exige réellement la communication professionnelle
Les meilleurs communicants ne sont pas ceux qui possèdent le vocabulaire le plus riche. Ils ont quelque chose de plus précieux : la capacité d’adapter leur message à leur interlocuteur.
Quand j’enseignais l’espagnol à des adolescents puis à des adultes, je devais ajuster chaque aspect de mon approche : ma manière de m’exprimer, les exemples utilisés, le rythme du cours. Parce qu’une communication efficace ne repose pas uniquement sur des mots ou des expressions. Elle dépend aussi de la compréhension des codes culturels, de la capacité à lire la situation et d’adapter son ton au contexte.
En entreprise, cela devient encore plus essentiel. Il faut savoir présenter son message de manière appropriée. Parfois, il s’agit de convaincre quelqu’un d’agir, et si vous ne donnez pas l’impression de lui simplifier la tâche, votre argumentaire tombe à plat — même avec une grammaire irréprochable.
Or, les applications linguistiques ne sont pas conçues pour enseigner cela. Elles en sont incapables. Leur priorité reste l’acquisition de vocabulaire et de structures grammaticales de base, via des algorithmes optimisés pour l’engagement plutôt que pour une réelle compréhension.
Le problème du retour sur investissement
Avant de rejoindre l’équipe produit de Learnlight, j’ai travaillé pour une application d’apprentissage des langues. Exactement le type d’application que je décris ici : extrêmement amusante, très engageante… mais avec très peu d’impact concret. Les entreprises et institutions adoptaient l’outil avec enthousiasme au départ, mais six mois plus tard, aucun progrès mesurable n’était visible. Le désengagement des utilisateurs était presque inévitable.
Les décideurs ont donc de bonnes raisons d’être prudents lorsqu’il s’agit d’investir dans les mêmes applications que celles utilisées par les enfants de leurs employés après l’école. Ils savent ce qui finit par se produire. Tout le monde adore la gamification au début. Puis la réalité rattrape les équipes lorsque les collaborateurs sont incapables de gérer les conversations professionnelles stratégiques pour lesquelles ils étaient censés être formés.
Le véritable défi pour les entreprises n’est pas de trouver des outils engageants, mais des outils efficaces. Les indicateurs d’engagement montrent que les gens se connectent. Ils ne prouvent pas qu’ils apprennent réellement. Ce qui compte, c’est la capacité des employés à démontrer des progrès mesurables et à utiliser leurs compétences dans des situations concrètes. Et cela exige un apprentissage fondé sur des méthodes pédagogiques éprouvées, pas sur des algorithmes de rétention.
L’analogie avec la salle de sport
Considérez l‘apprentissage des langues sous cet angle : vous pouvez aller à la salle de sport tous les jours pendant un an. Vous afficherez un taux de présence impressionnant, mais si vous utilisez toujours les mêmes poids et que vous ne repoussez jamais vos limites, vous terminerez l’année exactement là où vous avez commencé.
Les applications d’apprentissage des langues sont excellentes dans leur genre. Elles constituent une initiation ludique et sans engagement à une langue. Elles sont parfaites pour se préparer à des vacances ou pour assouvir un intérêt occasionnel. Mais si vous avez besoin de communiquer efficacement dans un contexte professionnel, vous avez besoin d’un apprentissage structuré, des conseils d’experts et d’exercices qui reproduisent des situations réelles.
C’est toute la différence entre une série de 1 247 jours… et une véritable compétence acquise.
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À propos de l’autrice
Jeanna Occhiogrosso est responsable de l’expérience apprenant et formateur chez Learnlight, où elle dirige le développement de produits dédiés à la formation en communication professionnelle. Ancienne professeure de langues et titulaire d’un master en didactique des langues, elle apporte une vision pédagogique à la conception d’outils d’apprentissage basés sur l’IA.